Prisonniers politiques mapuche / Chili : Interminable grève de la faim et nouvel assassinat par la police chilienne

Publié le par Nicolas

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« Nous avons la conviction que le tir qui a tué mon fils vient d’une arme de carabinier. On ne peut qualifier cet acte que de vil et de traître. Vil, car il a été fait un usage disproportionné de la force contre un groupe de jeunes Mapuche, seulement armés de la force de leurs idées. Nous savons tous comment on appelle ceux qui attaquent dans le dos. Nous ne voulons plus d’impunité, nous ne voulons plus d’enfants morts pour une cause dont la légitimité a été reconnue. »

Mère de Matias Catrileo, assassiné le 3 janvier 2008 par la police chilienne lors d’une récupération de terre en Wallmapu (territoire mapuche)

 

Alors que la presse chilienne, relayant les propos du gouvernement, des grands entrepreneurs et des propriétaires terriens, continue à parler sans aucun scrupule de « violence mapuche », les mobilisations sociales et politiques des communautés mapuche du sud du Chili se sont soldées par une nouvelle victime. Matias Catrileo, 22 ans, qui participait avec une trentaine de personnes à une récupération de terre dans la propriété de Santa Margarita, dans la commune de Vilcun (IXème région), a été tué, à l’aube du jeudi 3 janvier, d’une balle dans le dos tirée par un carabinier gardant le domaine. Sous les balles sifflantes, ses compagnons ont alors décidé de fuir en emportant son corps à même leur dos, parcourant une dizaine de kilomètres en pleine campagne, afin que les carabiniers ne mettent pas la main dessus et ne puissent pas effacer les preuves pouvant les compromettre. Finalement, après de vives négociations qui ont duré toute une matinée, le corps a été remis au service médico-légal qui a confirmé la mort de Matias Catrileo par perforation du poumon, d’une balle entrée par le dos et ressortie par l’abdomen, provenant d’une mitraillette UZI utilisée par les carabiniers chiliens. La grève de la faim entamée le 10 octobre dernier par cinq prisonniers politiques mapuche de la prison d’Angol a ainsi eu comme première victime, non pas un gréviste, mais un jeune qui, à travers une action de récupération, voulait se solidariser avec eux. Par cette grève, Patricia Troncoso, José Huenchunao, Jaime Marileo – tous trois condamnés à dix ans pour incendie "terroriste" d’une propriété forestière – Juan Millalen, condamné à quatre ans de prison pour un incendie qu’il n’a pas perpétré, et Hector Llaitul, dirigeant de la Coordinadora Arauco Malleco, en prison préventive, prétendaient faire entendre leurs revendications : la libération de tous les prisonniers politiques mapuche et l’arrêt de la persécution policière et de la militarisation des communautés.

 

liberar.jpgIndifférence, silence et répression

À cette date, seule Patricia Troncoso, dite « La Chepa », continue un jeûne de plus de 100 jours, dont on craint un dénouement dramatique. Affaiblie par une première grève de la faim au printemps dernier (voir Lettre de Nitassinan n° 33 p. 11-12), sujette à plusieurs hospitalisations, elle a finalement été emmenée, sous le prétexte fallacieux de la rapprocher de sa famille, à l’hôpital de Chillan (VIIIème région). Il s’agit en fait de l’éloigner des villes du Sud, où elle bénéficie d’un grand soutien, pour l’isoler un peu plus et la contraindre à arrêter son jeûne, notamment en la faisant surveiller par des gardes mangeant allègrement devant elle. Quant aux quatre autres grévistes de la faim qui l’ont accompagnée durant plus de deux mois, fortement affaiblis et amaigris, ils ont répondu favorablement à la demande du médiateur, l’évêque de Temuco, Camilo Vial, en arrêtant leur jeûne, dans l’expectative de l’ouverture d’une table de négociation promise par le gouvernement et qui, jusqu’à ce jour, n’a jamais eu lieu.

S’il est certain que leurs revendications étaient difficilement réalisables dans l’immédiat – ou tout du moins acceptables pour les autorités – certains des grévistes avaient l’espoir d’obtenir à travers leur geste désespéré quelques "bénéfices pénitenciers", tels que la sortie dominicale ou leur transfert dans un "centre ouvert", ainsi que la possibilité de faire entendre leur cri de révolte en dehors des murs de leurs cellules.  Or l’administration pénitentiaire, dont une commission est chargée de juger si les détenus méritent l’aménagement de leur peine, a considéré la grève de la faim comme un point négatif dans leur dossier, les privant de toute possibilité d’obtenir leur transfert ou la sortie dominicale. Quant à la médiatisation escomptée de la grève de la faim, il faut malheureusement avouer que seule la mort de Matias Catrileo, nouveau martyre de la cause mapuche, a tardivement réveillé de nombreuses consciences et, surtout, fait sortir de l’ombre le combat de ses prisonniers politiques.

Durant les deux premiers mois de grève de la faim et malgré de nombreuses manifestations au niveau national et international, le gouvernement chilien a fait la sourde oreille. Pire encore, il a maintenu un silence médiatique et mené une répression systématique envers ceux qui manifestaient publiquement leur soutien aux prisonniers dans les rues des villes chiliennes. Que ce soit à Santiago, Concepción ou Temuco, les manifestations ont été interdites, immédiatement et violemment interrompues par les forces spéciales et ont occasionné des dizaines d’arrestations et de blessés. En Italie, à l’occasion de la visite de la présidente chilienne Michelle Bachelet, une documentaliste mapuche, Jeannette Paillan, venue manifester son soutien aux grévistes, a également été arrêtée. C’est dans un tel contexte que les communautés de différentes zones ont été amenées à pratiquer d’autres types d’actions, telles que les barrages d’axes routiers, l’incendie d’un camion forestier et d’une plantation de pins ou encore la récupération de terres, dans le but de faire entendre la voix des prisonniers. Face à ces actions considérées par le gouvernement comme illégales, voire comme de véritables actes de terrorisme alors qu’aucune vie n’a été mise en danger (il n'y a eu que des dommages matériels), celui-ci a décidé d’avoir la main dure en renforçant les effectifs policiers et militaires en territoire mapuche et en multipliant les arrestations et perquisitions au sein des communautés.

 

« La mort comme manière de faire de la politique »

Afin de légitimer une telle répression et de discréditer le mouvement autonome auquel appartiennent les prisonniers politiques mapuche, le Ministre de l’Intérieur, Belisario Velasco, a prétendu que les communautés étaient infiltrées par d’anciens membres de groupes armés d’extrême gauche aujourd’hui reconvertis dans le haut banditisme. Cette thèse, contestée par les communautés et organisations mapuche, a pourtant été reprise et soutenue par la presse locale et nationale, celle-ci même qui, durant plus de deux mois, n’avait pas prêté attention à la grève de la faim et aux manifestations dans les différentes villes. Quant au Secrétaire Général du Gouvernement, Francisco Vidal, il a réaffirmé, trois jours avant la mort de Matias Catrileo, lors d'une réunion avec l’un des plus importants représentants des intérêts économiques du sud du pays, Luis Schmidt, Président de la Société Nationale d’Agriculture (SNA), la doctrine du gouvernement de ne pas céder face aux demandes des prisonniers politiques mapuche et aux nombreuses manifestations en leur faveur, en commentant, « une fois capturés et jugés, comme on le fait dans un État de droit, qu’ils ne viennent pas faire une grève de la faim. » 

Présidente, ministres, préfets, députés, sénateurs de tous bords et autre responsables politiques de différents niveaux, ils sont nombreux à avoir contribué à créer un climat fictif de terreur propice à l’assassinat "sans raison" d’un jeune Mapuche. Ils n’ont pas respecté les diverses promesses faites aux grévistes de la faim et ont maintenu leur fermeté envers leurs revendications. Tout comme à l’époque de la dictature, ces "démocrates" ont interdit et réprimé les manifestations de soutien aux grévistes, n’hésitant pas à faire des montages politico-médiatiques pour les discréditer et légitimer leur emprisonnement. Même si l’enquête sur le meurtre de Matias Catrileo, menée par un juge militaire (au Chili, tout délit concernant un carabinier, qu’il en soit la victime ou l’auteur, passe devant un tribunal militaire), s'oriente vers la mise en accusation de deux carabiniers, aucun autre niveau de responsabilité ne sera établi. 

Tandis que le Ministre de l’Intérieur et le Préfet de la IXème région ont démissionné quelques heures après la mort de Matias Catrileo, sous prétexte d’un remaniement ministériel, se dispensant ainsi de toute explication, le gouvernement, loin de reconnaître une responsabilité, a préféré appliquer la même stratégie qu’en 2002, lorsque le mouvement mapuche autonome avait été fortement réprimé et ses leaders emprisonnés à la suite de l’assassinat en toute impunité, par la police chilienne, d’un jeune de dix-sept ans, Alex Lemun, lors d’une récupération de terre. Le même scénario s’est répété quelques heures après l’annonce de la mort de Matias Catrileo : arrestations de militants mapuche et non-mapuche, répression de tout acte de protestation et d’hommage au défunt, perquisitions musclées dans les communautés. Cela n’a pas empêché plus de 2 000 personnes de se réunir lors d’une cérémonie traditionnelle de deux jours pour accompagner le "wechafe" (guerrier) Matias Catrileo vers son dernier grand voyage.

Le jour de son assassinat, partout dans le pays, les téléphones ont retenti, la rumeur a couru que la Chepa, alors dans son 84ème jour de grève, était morte. Heureusement, ce n’était qu’une rumeur. Il est vrai qu'une heure après avoir entendu la sinistre nouvelle à la radio, la Chepa a été victime d’un malaise qui a nécessité un nouveau voyage aux urgences. Et nul doute que ce jour a été décisif dans sa conviction de mener son action pour la liberté des prisonniers politiques mapuche jusqu’à ses ultimes conséquences. La mort de Matias Catrileo devra-t-elle entraîner une autre mort pour que les droits du Peuple mapuche, ceux-là mêmes prescrits dans la Déclaration des droits des peuples autochtones votée par le Chili aux Nations Unies il y a quelques mois, soient écoutés et reconnus ?

 

Nicolas Chevalier

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